Mon voyage en Sibérie en juillet 2007 (suite et fin)

** Rencontre avec le chamanisme

Cette rencontre est pour moi l’un des points forts de ce voyage.

Nous partons le matin et apprenons par la suite qu’il s’agit d’un rassemblement de 13 régions ,avec 1 à 3 représentants par région.

La manifestation a lieu sur un grand terrain délimité par des petits poteaux faits de branches de bouleau(j’en emporterai un à la fin de la rencontre),elle est dédiée à la nature pour la vénérer et la remercier.

Les chamans et assistants installent des petites tables où ils disposent des offrandes à consacrer(gâteaux, beurre rance ,bonbons, vodka, cigarettes).

13 bouleaux représentant les 13 contrées sont plantés dans le sol ,ils sont reliés entre eux par un fil et décorés avec des écharpes bleues représentant la couleur du ciel; c’est autour de ces bouleaux que les chamans se déplaceront avant de rentrer en transe.

Un feu est allumé pour faire chauffer et tendre les peaux des tambours, plus tard il servira à la cuisson d’un mouton égorgé pour l’occasion.

Un public peu nombreux s’installe tout autour du terrain, la majorité sont des bouriates ,des gens des alentours ; il y a très peu d’étrangers.

Un responsable fait la présentation des représentants des différentes régions et demande que les femmes se mettent d’un côté, les hommes vont se mettre en face et la cérémonie commence.

Par deux ou trois, les chamans se déplacent autour de l’emplacement où sont disposés les bouleaux, celui qui frappe sur un tambour d’un rythme de plus en plus rapide, modifie son allure et les sursauts dont il est l’objet me font comprendre qu’il vient d’entrer en transe, ses assistants l’aident à s’asseoir un peu plus loin, des personnes se précipitent vers eux pour une consultation .

Pour pouvoir consulter un chaman, il suffit d’inscrire sur un papier sa question, la mal dont on souffre; un des assistants lit le papier et le chaman qui a incorporé une certaine entité, fait des incantations à l’aide de son bâton de pouvoir et de son tambour, la personne qui consulte est agenouillée devant lui tête baissée, à certains moments le chaman frappe le dos de la personne avec son bâton de pouvoir, les séances durent quelques minutes puis c’est une autre personne qui vient consulter. Au bout d’un moment, le chaman est pris d’un sursaut ,c’est sa sortie de transe, ses assistants le soutiennent le temps qu’il se remette de son voyage.

Les consultations prennent une grande partie de la cérémonie, chaque chaman rentrant en transe à tour de rôle.

J’aperçois un, puis deux, puis trois aigles très haut dans le ciel, selon c’est certains le signe de la présence d’esprits .

Puis ensemble les chamans consacrent la nourriture que tout le monde a apporté et invitent toutes les personnes présentes à un rituel de remerciement à la terre, chacun répand une partie de cette nourriture en offrande à la terre.

Après cela, ils font une salutation aux bouleaux représentant les différentes régions, saisissent ces arbres et s’en vont en procession vers un feu où ils les déposent un à un avec les écharpes bleues, puis toutes les personnes qui ont fait l’acquisition d’une écharpe viennent la déposer dans le feu en offrande.

Les chamans s’installent à leurs petites tables , tapent sur leurs tambours et lisent comme des mantras les nombreux papiers où sont notés les doléances des personnes . Ils dirigent leurs prières vers le rocher du chaman que l’on aperçoit au loin, c’est un moment très fort.

La cérémonie se termine après que tous aient fini leurs prières.

Au début de la rencontre ,il était possible de prendre des photos mais dès que les rituels ont commencé, on nous a demandé de ne pas photographier ni filmer -c’est tout à fait compréhensible. Il y avait même 2 équipes de télévision qui ont filmé les préparatifs et posé des questions au représentant des chamans -drôle de hasard! Une équipe est venue m’interroger sur ma présence dans cette manifestation et les raisons de mon intérêt pour le chamanisme, je leur ai répondu en anglais; après cela on m’a dit que le reportage serait diffusé sur l’ensemble de la Russie les jours prochains -dommage que je ne puisse pas le voir!

Je ne manque pas l’occasion d’aller voir le responsable de la rencontre et par l’intermédiaire d’une femme russe qui parle l’anglais, je lui fait part de mon intention de l’inviter à «Trimurti»( centre international pour le développement énergétique et spirituel, dans le sud de la France )pour une rencontre sur le chamanisme.

Je suis enchanté de la journée ,c’est une grande  chance d’avoir pu participer à cette manifestation.

Tout le long du séjour nous mangeons presque tous les jours du poisson du Baikal «omoul» que j’apprécie beaucoup, soit grillé ,soit fumé ,soit bouilli.

Il fait parfois très chaud et il est important de se protéger car sinon c’est

le coup de soleil assuré.

Un soir Victor, le mari de Léna convient d’un tour en hélicoptère car il y a un groupe de parachutistes sauveteurs qui sont au camping et suivent un entraînement journalier -nous voila embarqués, survolant les environs à 150-200m de hauteur… on voit tout le long de la côte sous les pins tous les gens qui font du camping sauvage, je ne me rendais pas compte qu’il y en avait autant.

Je découvre également la fameuse «bania» :le sauna russe où l’on se frappe le corps avec des branches de bouleau trempées dans l’eau, cela fait circuler l’énergie d’une manière impressionnante nous y allons à plusieurs reprises.

A la fin du séjour, nous mettons plus de 9 heures pour regagner Irkoutsk .

Le lendemain Victor et Léna me font faire une visite éclair de la ville ,église orthodoxe, monastère, musée qui détient des œuvres magnifiques.

Nous nous quittons un peu vite car le taxi m’attend pour m’amener à l’aéroport, ils prendront leur avion plus tard.

Ce voyage a été une belle expérience, je tiens à remercier Natalia, et tout particulièrement Léna et Victor qui ont fait tout leur possible pour que ce séjour se déroule d’agréable manière; sans eux avec la barrière de la langue(anglais et allemand pas évidents là-bas) cela aurait été difficile, j’espère que je pourrai leur rendre la pareille lors d’une prochaine venue en France (bolchoï spaciba)

J’espère me rendre dans l’Altaï lors d’un prochain voyage cette fois ci avec d’autres personnes de la Fédération Française de qi gong sibérien.

Jacques Schima

18

09 2009

Fragments de voyage en Bouriatie 1

SUD-BAIKAL : TRANSHUMANCES et PERIPETIES….

Après notre expédition – en voiture, à cheval et à pied, dans des conditions pour le moins épiques et rudes, – sur le site des eaux sacrées du Schumak, dans les monts Saîan orientaux, nous ( Nathalie, Tatiana, Natalia – notre amie sibérienne de Kemerovo , et Fabrice ) montons dans le mythique Transsibérien. C’est le Moscou- Pékin qui vient d’Irkoutsk et file sur Oulan-Oudé** … mais nous ne l’empruntons que pour un court trajet, juste le temps de rêver à d’autres projets de voyages lointains, un jour, plus tard, ou dans une autre vie peut-être…

Au petit matin, après une brève nuit de sommeil réparateur et bienfaisant dans une confortable couchette de classe touristique, nous descendons dans une petite gare sur la rive de la Selenga*** où, en attendant 6h du matin l’arrivée du premier bac, nous entreprenons une grande remise en ordre de nos gros sacs à dos : séchage des vêtements, nettoyage et tri des trésors minéraux et végétaux récoltés pendant l’expédition … La scène est folklorique et surprend quelque peu, il faut le dire, les rares voyageurs de passage !

Voilà enfin le premier taxi! Nous lui expliquons que nous voulons nous rendre dans un petit hameau sur le lac Baïkal, à une demi- journée de route de là, mais que nous devrons nous arrêter en chemin pour acheter un jerricane d’essence. Pas de problème! Le prix demandé est raisonnable et l’homme sympathique – nous embarquons donc avec le taxi sur le bac ; en chemin, il nous racontera son quotidien difficile et nous entretiendra des problèmes du pays, tout en nous posant des questions sur la vie en France qui le fascine et notre périple au Schumak, qui l’impressionne .

Nous finissons par arriver au Camp International de Jeunesse de Baskakov. Metteur en scène de haute réputation, élève de Stanislavki, directeur du «Khoudojestvenyi Teatr»(Théatre artistique) de Oulan-Oudé, Anatoliy Baskakov est aussi militant écologiste et fondateur d’une association internationale pour sauvegarder la propreté des rives du Baïkal. Nous avions le contact téléphonique avec lui depuis Paris, grâce à son ami Jean-Pierre Thébaudat ( grand journaliste à Libération et correspondant permanent de Libé en Russie pendant la perestroika, il est aussi l’auteur du superbe livre «Les Peuples de Sibérie» ) : nous sommes donc attendus au camp comme invités d’honneur! Nous devons passer la nuit là, pour nous approvisionner le lendemain matin avant de nous embarquer pour une rive sauvage de la côte Sud-Est du Baikal. Ce lieu est le préféré de Baskakov sur le Lac ,et Thébaudat nous en avait chanté les louanges : ils avaient longuement campé ensemble dans cet endroit à la pureté légendaire des temps originaires…. Si nous sommes prêts à affronter le périple, Baskakov est prêt à tout mettre en œuvreour nous y acheminer – et ce malgré notre appel tardif ( 1 mois avant la période prévue de notre arrivée là-bas, alors qu’il est très occupé par l’accueil des délégations étrangères pour le camp qui démarre dans quelques jours et qu’il ne sait où donner de la tête pour régler, depuis Oulan-Oudé, les problèmes de logistique du camp du bord du Baikal – région avec laquelle il n’y a guère de liaisons faciles.)

Nous voilà donc arrivés au camp ! Baskakov nous souhaite la bienvenue- il est très ému: des amis de France! Il connait bien notre pays,il y a déjà donné des spectacles et d’ailleurs sa fille, chanteuse, y vit! Tout le monde nous accueille à bras ouverts: Svetlana, à la fois comédienne et cantinière, l’équipe du Théatre engagée à fond dans l’action écologique, les jeunes bénévoles de toutes nationalités, qui travaillent pour l’association et, bien sûr, une armada de moustiques affamés! Pour nous délasser, le soir, nous bénéficions d’une source chaude, aménagée en piscine dans un camping voisin. Enfin détendue, Tatiana oublie notre voyage chaotique et flotte comme une algue bienheureuse. En sortant de l’eau, elle tangue un peu, mais se retrouve dans les bras de Svetlana qui l’enveloppe d’une grande serviette et s’occupe d’elle comme une mère douce et attentive. Après un repas à la fortune du pot, nous passons la nuit à l’abri de la pluie, dans une des tentes collectives avec les jeunes bénévoles – c’est sommaire mais après notre expédition précédente, nous trouvons tout cela d’un confort royal!

Nous partons le lendemain matin et nous nous acheminons vers la plage ,mais le propriétaire de la barque à moteur qui doit nous prendre ne se pointe pas à l’horizon. Nous avions pourtant bien amené le jerricane d’essence comme convenu! Baskakov s’expédie au domicile du batelier : il a pris une cuite et n’est pas encore remis! Nathalie l’accompagne dans sa jeep qui fonce à toute allure dans les nids de poule : les vibrations vous nettoient toutes les membranes ! Baskakov se démène pour trouver un autre accompagnateur avec barque qui veuille bien nous emmener ; après moult négociations pour baisser le prix exorbitant réclamé, on va s’approvisionner . Il faut faire le tour de plusieurs hameaux pour trouver à peu près tout ce dont nous pourrons avoir besoin pour une semaine «en Robinson», là-bas, loin de tout ! Mais déjà, notre ami nous met l’eau à la bouche : sur place, nous trouverons des pêcheurs qui travaillent à la construction d’une isba et qui nous régaleront des meilleurs poissons du lac, et en particulier l’«omoul», – fumés, grillés ou cuits en «oukha» (soupe de poissons)… toute la générosité du Baikal nourricier.

Commence ensuite une longue attente au bord du lac, sous les arbres – certains sont magnifiques, plusieurs fois centenaires, et dégagent une telle puissance que nous ne résistons pas à l’envie de faire avec eux un travail d’échange énergétique! Baskakov chante des airs russes en s’accompagnant de sa guitare. Tatiana se couche sur la terre, émue aux larmes, bercée par ces vieilles chansons qu’elle écoutait autrefois avec sa famille russe, aujourd’hui presque disparue.

L’heure tourne et nous commençons à penser que notre départ ne sera pas pour aujourd’hui. Mais voilà que nos amis les acteurs de la troupe de Baskakov arrivent en jeep, avec le batelier. Nous finissons donc par monter dans sa barque à moteur et nous voguons près de trois heures sur les eaux majestueuses de la «Mer Sacrée», comme on l’appelle ici. C’est un très grand moment que chacun savoure dans le silence de ses pensées. Au passage du Rocher Chamanique, une heure et demi plus tard, notre batelier russe nous demande la bouteille de vodka que Baskakov nous avait fait acheter spécialement pour les « Doukhi », les Esprits du Passage : pas question d’oublier de faire l’offrande, sinon il ne répond de rien – nous sommes en Bouriatie et on ne plaisante pas avec les Esprits, qu’on soit bouriate ou russe! Le batelier jette une rasade dans les eaux du Lac et nous fait passer un verre pour qu’on en boive aussi . Lui-même ne fera qu’effleurer la bouteille des lèvres – naviguer sur le Baikal est une chose sérieuse, pas un jeu d’enfant, nous explique-t-il, pas question d’embrumer son esprit! D’autant que la nuit va tomber bientôt et la lumière du jour finissant ne permet que difficilement de distinguer les éventuels rochers, qui affleurent dans cette zone…Pas très loin, au passage, nous distinguons mal ,dans la pénombre, quelques «nerpa»**** installés sur un petit îlot rocheux – on en verra sûrement d’autres pendant notre séjour là-bas …

Nathalie Kalibaba.

* Bouriatie : partie russe de la Mongolie, peuplée majoritairement de bouriates, d’origine mongole. Chamanisme et bouddhisme y coexistent, très vivaces.

** Oulan-Oudé: capitale de la Bouriatie.

*** Selenga : fleuve bouriate qui se jette dans Lac Baikal.

**** nerpa : morse du Baikal, qu’on ne trouve nulle part ailleurs.

07

09 2009

Fragments de voyage en Bouriatie 2

Un «Travnik » au bord du Baikal

Enfin notre embarcation nous dépose sur une plage quasi déserte: une isba, une sorte de cuisine en plein air et quelques ouvriers qui construisent une autre isba! Un calme merveilleux nous accueille, rythmé par les clapotements du lac, les aboiements du chien Baïkal, les battements d’ailes d’un corbeau et les crépitements d’un feu pour le prochain repas.

Mais une anxiété monte en moi. J’ai ramené du Schumak, outre mes bagages, un panaris à l’annulaire gauche qui commence à prendre des proportions inquiétantes: mon doigt apparaît blanc et tuméfié et ma main commence à gonfler. Bien que, suivant les conseils de Nathalie, je plonge plusieurs fois par jour, mon doigt dans l’eau bouillante salée, ça s’aggrave et l’angoisse m’envahit. En même temps, le ciel s’alourdit et l’eau du lac s’agite de plus en plus.

Mes seuls moments de détente sont mes vagabondages dans la nature autour du campement. Un corbeau me guide là-haut dans le ciel brumeux; je lui offre une prière pour lui demander de laisser tomber une ou deux plumes que je puisse garder en souvenir: Donne-moi

Une plume

Aussi noire

Que la nuit.

Donne-moi

Une plume

Aussi noire

Que la brume

Où s’enfuit

La lune.

Est-ce coup de vent intempestif ou ma prière, je ramasse deux plumes que le corbeau a perdues ou envoyées à mon adresse ; reconnaissante, je lui envoie un grand merci du fond du coeur !

Cependant, un ou deux jours se passent et mes tourments continuent. Les ouvriers qui s’improvisent pêcheurs sur leur petit bateau à vapeur nous proposent d’aller voir Volodia, un «travnik», spécialiste des plantes médicinales sibériennes . Il s’occupe d’une bania** à quatorze kilomètres de notre plage. Le ciel est gris, le lac est calme et nous pouvons partir sans crainte. L’un d’entre eux nous accompagne.

Quand nous arrivons, Volodia nous accueille, avec un grand sourire, le cœur en fête. Il nous installe d’abord dans une sorte de cabanon et il nous offre à manger des bonbons, des biscuits, des pirojkis*** et à boire des verres de vodka et des flots de paroles. De temps en temps, Nathalie le traduit. Il nous parle de ses voyages sur le Baikal par tous les temps et des rencontres qu’il y a faites, en particulier d’une allemande, une «bombe», capable de traverser à pied des rivières comme Tarzan et de lutter avec des hommes comme un vrai «mec». Nathalie lui explique pourquoi nous sommes venus et il nous invite d’abord dans la bania.

Avant d’y entrer, nous enfilons nos maillots de bain. Volodia enveloppe mon doigt d’une sorte de résine à base de plantes et m’assure qu’il va bientôt guérir. Pendant le bain, il nous propose de nous masser; en fait de massage, c’est du «fouettage» en bonne et due forme, avec des branchages de bouleau, méthode violente, tout à fait revigorante. Entre deux «fouettages», il nous envoie nous jeter dans l’eau du lac Baïkal, froide, mais supportable après notre traitement de choc!

Quand nous sortons de la bania, une pluie fine commence à tomber et nous retournons dans le cabanon. Volodia ouvre la bouteille que nous lui avons apportée et nous redonne de la vodka avant de nous faire visiter sa maison ; il nous propose de nous héberger pour la nuit, mais nous devons partir et nous déclinons gentiment son invitation. Il continue à nous abreuver de paroles.

Il parle de l’environnement radio-actif où il a travaillé et qui a ruiné sa santé. Il se maintient en vie grâce à une macération dans l’alcool d’une plante, le «Voroniy Glaz» («oeil de corbeau»). C’est le plus violent poison de Sibérie, selon lui; il n’en prend que 4 gouttes à la fois – une de plus et c’est la mort. Il nous donne des graines et nous explique comment préparer la macération , quelles en sont les prescriptions et indications, à raison de 2-3 gouttes, pas plus – avec recommandation expresse de dessiner une tête de mort sur la bouteille! Il lui doit sa survie, il a une leucémie depuis plus de dix ans. Ce traitement est une sorte de mithridatisation qui pour le moment le maintient en vie! Tous ses camarades sont morts depuis longtemps et il estime qu’il n’a plus beaucoup de temps à vivre, deux ou trois ans peut-être. Il nous parle et, en même temps, ses yeux bleus pétillent et sa bouche dessine un sourire irrésistible. Il respire l’amour de la vie. Et, pourtant, il vit dans une grande solitude. Personne à la ronde dans ce pays sauvage!

Nous sommes bien à l’abri dans sa maison aux murs nus, où sont accrochés des plantes et des racines. Dans un coin, un lit et un lavabo avec une brosse à dents, au milieu, une grande table rectangulaire et des sièges. Rien d’autre! Nous nous asseyons et nous continuons à deviser… Volodia devient de plus en plus affectueux, même très tendre avec moi. Il trouve que j’ai l’air d’avoir 17 ans depuis le bain! Il va même jusqu’à me demander en mariage. Quand je lui apprends que j’ai déjà un compagnon, Volodia se demande comment il sera reçu quand il débarquera chez moi. Nous éclatons de rire, mais je suis touchée; je cherche dans mon sac un cadeau qui pourrait lui faire plaisir. Je tombe sur une tortue en peau que j’ai achetée en Guyane et que je garde précieusement dans mes affaires de voyage. Quand je la sors de mon sac, son regard vif l’enveloppe, il la saisit, et me fait signe qu’il la suspendra à son cou.

L’heure de notre départ approche et Volodia prépare les plantes pour soigner mon doigt. Il me répète qu’en 2 jours, mon doigt sera guéri. Sur sa lancée, il donne d’autres plantes à Nathalie avec le mode d’emploi. Alors qu’il doit faire des kilomètres pour s’approvisionner, affronter des terrains dangereux et des vents tempétueux et qu’il perd parfois tout ce qu’il a acheté, il nous offre aussi son pain noir. Il continue à parler en nous accompagnant jusqu’à la plage, comme pour profiter le plus longtemps de notre présence. Il veut même que l’un d’entre nous le prenne en photo avec moi. Nous l’embrassons avec beaucoup d’émotion. Il bruine toujours et nous nous installons tant bien que mal dans notre bateau à moteur, secoué par les vagues qui commencent à onduler de plus en plus fort sur le lac.

Quand nous nous éloignons, nous sommes ballottés sans merci par les vents et les remous, trempés par une pluie fine et persistante. Je m’attriste en voyant la silhouette de Volodia s’amenuiser, de plus en plus petite sur le rivage, seule dans l’immense paysage. Des sanglots étouffés me traversent et j’espère que le bruit des vagues qui heurtent notre bateau étouffera mes gémissements. Depuis cet instant, s’est inscrit en moi cette image inoubliable: la silhouette minuscule de Volodia, perdue sur le rivage lointain du lac Baïkal, et ses yeux lumineux où se reflète l’infini de son cœur. Et à chaque fois que je vois mon doigt, guéri au bout de deux jours, après l’avoir trempé dans un jus noir comme la terre, j’envoie toute ma gratitude à Volodia et j’espère qu’il est toujours vivant grâce à ses plantes!

Après notre retour, le vent se lève vraiment sur le Baikal : c’est le «shtorm» , la tempête redoutée ici pour sa violence et sa durée imprévisibles. Ce coup -ci, elle dure… Le jour prévu de notre départ pour le camp de Baskakov, le lac continue toujours à se soulever comme une mer houleuse et je passe un partie de la journée à effectuer rituels et prières sur la plage, je compose même une sorte de poème incantatoire que j’adresse au dieu du lac Baïkal:

O dieu Baïkal,

Calme, doucement calme

Le lac Baïkal.

Pose la main du cœur

Sur l’eau en fureur.

Avec la voix du cœur,

Apaise le vent rageur.

O dieu Baïkal,

Calme doucement calme,

Le feu de ton âme.

Dessine sur tes lèvres

Le sourire de la mer

Sous la brise légère

Qui berce la terre.

O dieu Baïkal,

Calme, doucement calme

Le rêve de ton âme.

De toute façon, je ne saurai jamais si c’est mon inspiration ou d’autres phénomènes plus obscurs qui finiront par apaiser un peu le Lac. En tout cas, le soir, au moment où l’espoir de partir commençait à décliner avec le soleil, notre bateau à moteur surgit à l’improviste. Chargés par nos bagages, à peine fermés, nous nous précipitons sur le bateau qui se balance sur l’eau glaciale. Le vent souffle et nous projette d’un côté et de l’autre, les vagues nous giflent le visage et les bourrasques nous transpercent le corps jusqu’aux os. Nous sommes tellement gelés que nous commençons à boire la vodka qui nous restait pour honorer le passage consacré aux esprits du Lac. Ils devront se contenter d’un fond de bouteille!

Mais, heureusement, malgré cette traversée mouvementée, nous arrivons à bon port et nous passons une nouvelle nuit dans le camp de Baskakov. Grelottante, je retrouve Svetlana qui m’enveloppe de son manteau de fourrure et de sa chapka. Sans tarder, je m’écroule dans mon sac de couchage. Nul besoin de me bercer après les vagues du Lac Baïkal qui m’ont déjà plongée de l’autre côté de la nuit…

Tatiana Fonseca

• *travnik : guérisseur populaire-phytothérapeute ( du russe «travy»: plantes médicinales).

• **bania : sorte de sauna russe.

• ***pirojki : petits pâtés à la viande, souvent servis en zakouskis avec la vodka.

07

09 2009

Mon voyage en Sibérie en juillet 2007

Texte de Jacques Schima

* Irkoutsk, le Lac Baikal Nord et l’île d’Olkhon.

C’est pendant le stage de qi gong que Victor Zalojnov avait organisé à l’occasion du 10 ème anniversaire de sa venue en France ,que me vint le désir d’aller en Sibérie.

Le fait de côtoyer le petit groupe de sibériens, les récits de ceux qui y étaient allés, et aussi un stage sur les origines du chamanisme auquel j’avais participé au cours de l’été 2006,tout cela allait dans le même sens.

Je pensais tout d’abord à la région de l’Altaï, et comme la Fédération russe Ars Nova organise un voyage dans la région du lac Baïkal Nord, sur l’Ile d’Olkhon, je me dis «pourquoi pas?». J’apprends, juste avant de partir, que je serais le seul français à m’y rendre… qu’importe, je fais confiance à ce qui m’attend.

Après de nombreuses heures passées dans 3 avions différents, nous survolons la Sibérie ; je vois beaucoup de verdure et de nombreuses rivières qui dessinent de grands méandres .Cela me fait beaucoup de bien de voir tout ce vert, alors que dans notre région tout est déjà roussi par le soleil. Nous atterrissons à Irkoutsk avec quelques secousses sur une piste: on dirait un terrain de foot sans barrières.

Léna est là, elle m’attend , c’est agréable d’être accueilli si loin de chez soi (j’avais fait sa connaissance lors du stage de septembre dernier).

Je récupère ma valise dans un hall qui ressemble plus à une usine désaffectée qu’à un aéroport, à la sortie je me rassure en regardant depuis l’extérieur : c’est bien un aéroport plutôt sympa.

Natalia nous rejoint à l’hôtel, puis nous partons pour un tour de la ville avec une visite du musée des Décembristes, propriété du prince S.G.Volkonsky, officier brillant qui avait été envoyé en Sibérie avec toute sa famille, après la révolte du 14 décembre 1825.

Nous irons jusqu’au lac Baïkal que l’on peut atteindre à une heure de route, nous achetons du poisson séché que nous mangeons au bord du lac. En rentrant à l’hôtel, j’assiste à une démonstration impressionnante de qi gong de l’extrême que des amis de Marina sont venus me présenter, ils me demandent de les faire connaître en France.

Le lendemain rejoignons des amis de Léna et de Victor son mari ,qui ne pourra nous rejoindre qu’une semaine plus tard. Nous prenons un bus pour gagner l’île d’Olkhon -nous en avons pour environs 6 heures de route.

C’est alors le paysage de la Taïga qui défile sur plusieurs centaines de kms : une herbe vert pâle, des forêts de pins, de bouleaux aux troncs impressionnants, et de temps à autre un regroupement de maisons en bois; autrement c’est toujours ce paysage qui me donne une envie de courir, l’impression d’immensité, d’espace, de liberté; le seul signe de la civilisation qui ne nous quitte pas c’est une ligne électrique qui défile tout le long de la route.

Nous arrivons au bord du lac Baïkal, nous prenons un bateau pour effectuer la traversée et nous nous retrouvons sur l’île d’Olkhon à bord d’un petit bus. Là ce ne sont plus des routes, ce sont des pistes plus ou moins en bon état ; il n’y a pratiquement pas de panneaux de signalisation, l’électricité n’est installée sur l’île que depuis 2 ans :cela résume beaucoup de choses. Le bus ralentit parfois pour laisser passer les plus gros animaux de l’île, des vaches ,il y en a partout et on voit également beaucoup de marmottes .

Nous arrivons au camping Garmonia qui se situe à 10 km du plus grand village de l’île(1200 habitants pour 2000 sur l’île entière),nous prenons possession de nos yourtes .

Le camping est situé au bord du lac ; au loin sur la gauche, on aperçoit les montagnes de l’autre rive, en face de la prairie à perte de vue…

Puis l’immensité du légendaire lac…

Le lac Baïkal ,appelé « La mer Sacrée », classé au patrimoine de l’Unesco, avec une profondeur de 1637mètres .Il contient 20% de l’eau douce non gelée de la planète et sur les 350 rivières qui l’alimentent, une seule y prend sa source : l’Angara.

Au programme des journées : qi gong matinal suivi d’une revigorante baignade (l’eau doit faire 14° ),puis des excursions pour la visite de l’île -soit à pied pour de belles marches ,soit en petit bus (on en voit beaucoup). Des sites plus beaux les uns que les autres, avec cette

nature presque vierge et des contrastes,( des déchets enterrés ou tout simplement abandonnés par les touristes qui commencent à arriver et aussi par les habitants de l’île : c’est dommage que la conscience du traitement des déchets ne soit pas encore d’actualité là-bas, par contre les assiettes en plastique on en trouve partout!).

Nous nous retrouvons aussi dans des prairies où il y a des centaines d’edelweiss, avec des vaches qui les broutent.

Lors de ces excursions nous passons dans des lieux où la culture chamanique est bien présente, des poteaux ornés de rubans de couleurs différentes avec dominance de bleu, des représentations de chamans bouriates faites avec des branches d’arbres ,des offrandes sous forme de nourriture ,de pièces de monnaie ,d’objets de toute sorte au sol. Il y a bien sûr le Rocher des Chamans ,un rocher très puissant en énergie qui se trouve au niveau du village d’à côté, mais pas la moindre information sur la présence de chamans dans les environs, alors que je suis aussi venu pour cela.

Quand je demande à Léna de se renseigner sur la possibilité de voir des chamans, elle n’a pas l’air de trop comprendre, je me rends compte qu’elle est réticente à l’idée de contacter ce type de personnage.

Nous nous rendons un matin au village d’à côté pour nous renseigner, dans un endroit à touristes on me propose une démonstration avec quelqu’un qui s’habille en chaman pour 100 dollars, je décline l’offre car cela ne me convient pas, nous voilà pas plus avancés.

C’est par l’intermédiaire d’une amie de Natalia venue lui rendre visite au camping que nous apprenons qu’il se prépare une rencontre de chamans de la région et finalement en retournant au village, nous obtenons plus de renseignements : la rencontre aura lieu le lundi 23 juillet à environ une vingtaine de kilomètres du camping… une première rencontre sur l’île et cela pendant notre séjour : c’est inespéré,j’ai bien fait d’insister!

Jacques Schima

( à suivre…)

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08 2009